180. Va-t'en derrière moi, satan !

(à Simon-Pierre)



Mt 16, 23 

Mc 8, 33 

 

Va-t'en derrière moi, satan ! Tu me ferais chuter. 

Va-t'en derrière moi, satan ! 

 

Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes.

Car tes pensées ne sont pas celles de Dieu mais celles des hommes.

 




Ainsi Jésus «admoneste»-t-il Pierre, qui, de son côté, l'avait «admonesté» en exprimant son désaccord avec la conception d'un Fils de l'homme souffrant. Le contraste est total entre cette verte réprimande et la béatitude décernée au même Pierre, plus précisément entre : «C'est mon Père qui te l'a dévoilé» et : Tes pensées ne sont pas celles de Dieu.

Ce contraste est manifestement voulu par Matthieu et Marc ; et ils l'ont encore souligné en présentant l'incident comme succédant immédiatement à la profession de foi de Pierre. Peu importe ce qu'il peut y avoir là de procédé littéraire. Je disais plus haut qu'il serait invraisemblable que Jésus n'ait pas, à un moment ou à un autre, assumé volontairement le personnage du Serviteur souffrant en même temps que celui du Fils de l'homme ; il serait presque aussi invraisemblable qu'une pensée si neuve et si difficile ait été acceptée d'emblée par les disciples Je trouve admirable que Pierre en ait discuté avec Jésus - et il est ici, bien probablement, le représentant de tout le groupe. Quand les Douze «ne comprennent pas» et s'emmurent dans leur blocage ou dans de stériles discussions entre eux, Jésus s'en aperçoit et laisse échapper une plainte presque amère sur leur «coeur durci» (n° 174). Mieux vaut, sans comparaison, mettre au jour le heurt des pensées, même si cela déchaîne une certaine violence verbale. Notre savoir-vivre en est froissé ; mais il y a une santé dans ces excès mêmes. Et, à la place de Jésus, j'aurais préféré mille fois des disciples capables, dans un premier temps, de réagir négativement, plutôt qu'un troupeau médusé et muet.

Mais il ne suffit pas de dire cela et de rendre ainsi un peu moins traumatisante pour nous l'apostrophe de Jésus à Pierre. Il faut la regarder de plus près ; elle a ses secrets.

Les quatre mots : Va-t'en derrière moi, satan ! sont une combinaison, à vrai dire tout à fait étonnante, de deux des toutes premières paroles de Jésus, du moins dans la rédaction de Matthieu : la réponse ultime et décisive au tentateur dans le désert : «Va-t'en, Satan» (n° 3), et le premier appel à Pierre et à son frère sur le lac : «Derrière moi !» (n° 5).

Loin donc de se borner à un rejet indigné, c'est une véritable leçon de théologie spirituelle, comme on dirait aujourd'hui. On est parvenu à ce stade où l'option pour ou contre Jésus (n° 128) prend une urgence et une gravité suprêmes, où celui qui ne se met pas résolument derrière Jésus (sur le chemin qui mène au rejet et à la mort, ne l'oublions pas !) se met fatalement en travers de sa marche, comme un obstacle propre à faire chuter, comme un véritable satan !

Si nous voulons écouter cela autrement qu'au niveau purement intellectuel, il nous faut tenter de ressaisir à travers ces quatre mots l'état d'esprit de Jésus à ce moment-là.

Le plus frappant est qu'il se sent, par l'opposition de Pierre, mis à l'épreuve comme il l'avait été au désert. La rudesse de sa réaction montre qu'il doit lutter de toute son énergie contre cette tentation. Ce n'est certainement pas de gaieté de coeur qu'il «s'en va vers Jérusalem» et sa Passion ; les objections de ses disciples ne trouvent probablement que trop d'écho et de complicité en lui. Une certaine violence explosive n'est pas superflue pour repousser l'obstacle qui menace de le faire chuter, pour l'aider à maintenir le cap et à conserver en lui-même toute leur force directive aux pensées de Dieu, qu'il a mis tant de temps et d'efforts à saisir avec certitude.

Sur ce fond de tableau, l'appel : Derrière moi ! prend une valeur assez bouleversante. C'est une soudaine remontée à la surface des souvenirs les plus chers. Au coeur d'un si rude combat pour ne pas dévier, Jésus fait appel à l'enthousiasme des débuts. C'est dire qu'il n'en veut pas à Pierre, qu'il cherche seulement à réveiller ce qu'il y a de meilleur en lui, fût-ce par un cinglant coup de fouet. C'est dire aussi que résister à la tentation n'est ni intéressant, ni peut-être possible, si ce n'est en renouvelant l'élan positif dans toute sa virulence native et joyeuse.

Je me suis demandé si je pouvais aujourd'hui être une tentation pour Jésus. A mon étonnement et à mon grand déplaisir, la réponse a été : oui.

Je ne peux certes pas modifier sa destinée à lui ; mais je peux peser fortement sur les décisions qu'il a à prendre à mon endroit, et même à l'endroit de ceux dont je suis solidaire. Je peux, comme Pierre et les Douze, renâcler devant un projet qui se dessine devant mes yeux et qui rebute mon manque de générosité ou d'intelligence. Va-t-il s'en laisser détourner ? Osera-t-il me remettre à ma place, derrière lui ? Ou devra-t-il reculer, faute d'avoir les chances suffisantes de réussir ? A quel compromis vais-je l'obliger entre les pensées de Dieu et les possibilités qu'il trouve en moi ?

Le dialogue avec Pierre me donne, pour mon expérience personnelle, une grille de lecture sans complaisance...

Et il m'inspire, pour l'avenir de mon dialogue intérieur avec Jésus, trois convictions que j'espère devoir m'être utiles :

- plus j'avancerai, plus mon option «pour» deviendra à la fois difficile et impérative ;
- plus j'avancerai, plus il réagira vivement à mes incompréhensions ;
- ses duretés apparentes (ou réelles) ne seront jamais autre chose qu'un appel véhément à me remettre à sa suite, dans la joie retrouvée des plus beaux jours.